PROFESSION DE FOI DE L'ESPAGNE ATHEE
« Nous vivons nos Trente Glorieuses »
Miguel Requena, professeur de sociologie à l’Université nationale d’éducation à distance (Uned), a coordonné l’ouvrage collectif Tres decadas de cambio social en España (Alianza, 2005)
Reconnaissance du mariage homo, droit des transsexuels, parité, protection des femmes battues, procédure de divorce rapide, laïcisation, lois sur la bioéthique... L’Espagne a multiplié ces deux dernières années les ré formes avec une audace qui méduse les pays voisins. Y avait-il une telle urgence?
- Pas forcément dans tous les domaines. C’est une combinaison de décisions politiques et de demande sociale. Le gouvernement ZAPATERO est arrivé au pouvoir de façon imprévue en mars 2004 et il était important pour lui, dès le début, de marquer sa différence là où il le pouvait Il est plus facile d’intervenir sur le terrain social que sur les questions économiques. Combattre la violence machiste, oui, c’était une urgence. Légaliser les mariages homos résultait plus d’une volonté politique.
La société espagnole peut-elle absorber toutes ces mutations?
- On le saura avec le temps, mais, pour l’instant, il semble que oui. De puis trente ans, la société a fait preuve d’une immense capacité d’adaptation. Elle s’est beaucoup plus transformée qu’au cours du demi-siècle précédent.
Quel a été le changement essentiel?
- Sans doute le détachement par rapport au catholicisme. Il s’opère d’une façon ambiguë. On conserve les apparences, on continue de marquer les cycles de la vie par le baptême, le mariage — même si on en compte de moins en moins — et les enterrements. Mais cela s’arrête là. Sous le vernis de la continuité, l’Espagne est passée du national catholicisme obligatoire de l’époque franquiste à un catholicisme « nominal » : on se définit comme catholique, sans respecter ni les rites ni les recommandations morales de l’Eglise. On ne va plus à la messe, on divorce, on ne fait plus d’enfants, on vit en couple sans se marier...
Est-ce une évolution irréversible?
- Oui, la sécularisation se poursuit de façon imparable depuis les années 1970. Il reste peu de chose du pouvoir immense de l’Eglise. Les grandes manifestations religieuses comme la semaine sainte ou toutes les fêtes patronales de village sont plutôt l’expression d’une identité locale, seule la forme est religieuse. Le contenu est tout autre. De plus, l’arrivée massive d’immigrés, ces dernières années, est en train de mettre fin au monopole religieux de l’Eglise catholique.
On dit que l’optimisme espagnol face aux bouleversements sociaux est lié au fait que les gens ont la certitude qu’ils vivront mieux que leurs parents. Est-ce toujours vrai?
- Oui. Nous n’avons pas vécu les Trente Glorieuses à la belge. Nos Trente Glorieuses à nous, nous sommes en train de les vivre maintenant, en matière de bien-être matériel, de libertés politiques, de liberté de mode de vie ou de possibilité d’ascension sociale.
La génération des mileuroistas — ces jeunes diplômés qui, malgré leur qualification, n’arrivent pas à obtenir un salaire supérieur à 1000 euros par mois — ne marque- t-elle pas la fin de cette euphorie?
-
Je ne pense pas. Tout est relatif. C’est vrai qu’aujourd’hui, il fait un peu plus froid dehors. Mais il fait surtout plus chaud chez les parents. On y est bien, Parce qu’il y a eu une redistribution complète des pouvoirs au sein de la famille. La puissance paternelle a été balayée. C’est sûrement l’autre grand bouleversement récent de la société espagnole.
Entretien: Cécile Thibaud
Source : "LE VIF/L’EXPRESS"du 14/7/2006